Mortalité infantile : le décrochage français doit nous alerter
Certains chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2011, la mortalité infantile en France atteignait son niveau historiquement le plus bas : 3,5 décès pour 1 000 naissances. En 2024, elle atteint 4,1 ‰, soit 2 709 enfants morts avant leur premier anniversaire. Un chiffre confirmé par l'Insee comme par le rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas), révélé en août 2026 après huit mois d'attente.
Derrière cette statistique, un basculement : la France, parmi les meilleurs pays européens à la fin des années 1990, se retrouve aujourd'hui au 23ᵉ rang sur 27 États membres de l'Union européenne.
Un décrochage nettement documenté
Le taux de mortalité infantile français est passé de 3,5 ‰ en 2011 à 4,1 ‰ en 2024, une hausse continue depuis quinze ans qui inverse des décennies de baisse ininterrompue. Cette dégradation s'explique presque intégralement par l'évolution de la mortalité néonatale précoce, entre 1 et 27 jours de vie, dont le taux est passé de 1,5 ‰ à 2,0 ‰ sur la même période.
Concrètement, un quart des décès surviennent le jour de la naissance, la moitié entre 1 et 27 jours, et le reste dans la période post-néonatale, entre 28 jours et un an.
La comparaison européenne mesure l'ampleur du recul. Avec un taux de 4,1 ‰, la France se situe loin derrière la moyenne de l'Union européenne, établie à 3,3 ‰, et très en-deçà des résultats italiens ou portugais, autour de 2,5 ‰. Si la France avait atteint la seule moyenne européenne en 2024, 529 décès auraient pu être évités. Si elle avait aligné ses résultats sur les meilleurs élèves européens, ce chiffre grimperait à plus d'un millier de vies.
Une cause unique n'expliquerait rien
La première erreur serait de chercher une explication univoque. Plusieurs facteurs démographiques et médicaux jouent un rôle réel :
- la prématurité, qui reste le principal déterminant de la mortalité néonatale ;
- des grossesses plus tardives, avec un risque de complications qui augmente avec l'âge maternel ;
- des grossesses multiples plus nombreuses, les enfants issus d'un accouchement multiple présentant un risque de décès avant un an cinq fois supérieur aux autres naissances ;
- la progression du surpoids et de l'obésité chez les femmes en âge de procréer, facteurs de risque de complications obstétricales.
Mais derrière ces facteurs individuels apparaît une réalité plus profonde : la mortalité infantile est aussi devenue un révélateur des inégalités françaises.
Un indicateur qui mesure aussi les inégalités sociales et territoriales
Les écarts territoriaux sont considérables. Dans certains territoires ultramarins, la mortalité infantile atteint 8 ‰. En Seine-Saint-Denis, elle s'élève à 6 ‰ — près d'une fois et demie la moyenne nationale. Les mères résidant dans les DOM, ainsi que celles nées en Afrique hors Maghreb, présentent un risque deux fois plus élevé de perdre leur enfant que les autres mères.
Le poids de la précarité se lit également dans les données socio-économiques : les mères de catégories populaires — employées, ouvrières, femmes sans activité professionnelle — sont significativement plus concernées. Précarité, mal-logement, difficultés d'accès aux soins, suivi irrégulier des grossesses, instabilité des hébergements : les vulnérabilités sociales deviennent des vulnérabilités sanitaires.
Un chiffre en donne toute la mesure : si l'ensemble de la population avait connu le même risque de mortalité néonatale que les 20 % les plus favorisés, près de 2 500 décès auraient pu être évités entre 2015 et 2020.
Une organisation de la périnatalité à interroger
S'arrêter à la seule explication par la précarité serait pourtant une seconde erreur. L'organisation même du système de soins périnatals est directement en cause : manque de professionnels, affaiblissement des services de Protection Maternelle et Infantile (PMI), difficultés d'accès au suivi de grossesse, moyens de réanimation néonatale à renforcer, moyens médicaux dispersés sur le territoire, maternités parfois insuffisamment dotées en effectifs.
L'exemple des fermetures de maternités illustre cette tension. Dans certains départements ruraux, la réduction du nombre de maternités de proximité a directement aggravé les distances d'accès aux soins pour les mères et les nouveau-nés. Le cas du Lot, où trois maternités sur quatre ont fermé, est régulièrement cité comme un cas d'école de cette problématique.
Un débat en découle, incontournable et sans réponse univoque : faut-il préserver partout une maternité de proximité, ou concentrer davantage les équipes, compétences et équipements pour garantir une sécurité maximale ? Les pays d'Europe du Nord, souvent cités en exemple avec des taux de mortalité infantile deux fois inférieurs, ont fait le choix inverse : des maternités parfois petites, mais mieux dotées en effectifs, associées à un accompagnement de proximité renforcé pour les mères, via des centres de soins locaux.
Des pistes d'action déjà identifiées sur le terrain
La réponse ne peut pas être uniforme sur l'ensemble du territoire. Mais le statu quo n'est pas une politique. Plusieurs leviers ressortent des expériences territoriales et des travaux de l'Igas :
- repérer très tôt les grossesses vulnérables, pour permettre une prise en charge adaptée avant l'apparition de complications ;
- réunir autour des femmes une équipe pluridisciplinaire : médecins, sages-femmes, psychologues et professionnels sociaux, plutôt que des parcours de soins cloisonnés ;
- redonner toute leur place aux PMI, outil essentiel de prévention et de proximité aujourd'hui fragilisé, en particulier dans les territoires les plus précaires ;
- renforcer les moyens de réanimation néonatale pour sécuriser la prise en charge des naissances les plus à risque, notamment prématurées.
Ce qu'il faut retenir
La France dispose d'une médecine de très haut niveau. Elle connaît ses fragilités. Elle sait que prévention, accompagnement social, organisation territoriale et excellence médicale doivent fonctionner ensemble. Et pourtant, un enfant a aujourd'hui davantage de risques de mourir avant son premier anniversaire qu'il y a quinze ans.
Dans un pays comme le nôtre, ce constat devrait dépasser tous les clivages. La mortalité infantile n'est pas seulement un indicateur sanitaire. Elle mesure aussi la capacité d'une société à protéger les plus fragiles dès les premières heures de la vie.
Pour les ESSMS et l'ensemble des acteurs de la périnatalité et de la petite enfance, ce constat interroge directement l'articulation entre soin, prévention et accompagnement social — et rappelle que la protection des plus vulnérables commence parfois bien avant l'entrée dans le système de santé au sens strict.


